Nous sommes heureux de vous présenter notre dernier recueil :

La tranchée, expériences traumatiques et déni des représentations

Un ouvrage collectif de 7 articles signés par 5 contributeur·ices, qui explorent les représentations multiples de la tranchée – du vécu des corps et de la camaraderie, jusqu’aux images, aux récits littéraires et aux paysages marqués par la guerre.

Sommaire: 

  • Stéphanie Lemaire : Corps en crise, corps en commun : anthropologie relationnelle de la guerre de tranchées

  • Guillaume Doizy : Lucien Laby, un jeune médecin dessinateur « axonais » au cœur de la tranchée

  • Thierry Wiart : Écourt Saint-Quentin, un village occupé à l’arrière des tranchées

  • Jean-Marie Blécot : La représentation des tranchées dans Le Feu d’Henri Barbusse et À l’Ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque

  • Michel Magniez : Les cicatrices de la terre : symboliques de la tranchée chez Stefan Zweig

  • Stéphanie Lemaire : La Camaraderie au front : 1914-1918, lecture critique de l’ouvrage d’Alexandre Lafon

  • Guillaume Doizy : Images de la tranchée en 14/18 : déni, aveuglement ou bourrage de crâne ?

 Prix public : 10 €

 Disponible dès maintenant à la boutique du musée et sur commande. 

musee.du.vermandois@gmail.com

 

La guerre de 1914-1918 demeure une césure fondamentale de l’histoire européenne et mondiale. Si l’on évoque volontiers la violence industrielle, l’effondrement des empires ou la naissance de nouvelles formes de culture politique, c’est dans la tranchée que s’est condensée l’expérience humaine la plus radicale. Ce dispositif qui fige le front et « enterre les soldats » n’a pas été seulement tactique : il incarne la matérialité de la guerre, la confrontation directe des corps et des psychismes, mais aussi l’émergence d’un espace paradoxal, à la fois lieu de survie, de mort, de mémoire et de symbolisation. Le choix de consacrer ce recueil à la tranchée s’explique par la volonté de replacer l’étude au cœur de cette expérience partagée. Car si la guerre fut d’abord celle des nations, la tranchée fut celle des hommes confrontés à des conditions de vie et de survie similaires : l’immersion dans la boue, la promiscuité, la peur permanente et la proximité de la mort. C’est pourquoi ce volume privilégie des articles sur la France, mais aussi sur l’Allemagne, considérant que les lignes de front, de part et d’autre, reproduisent une symétrie tragique. Dans les deux camps, on retrouve les mêmes dispositifs techniques, les mêmes contraintes matérielles, les mêmes blessures physiques et psychologiques, mais également les mêmes efforts pour donner sens à l’épreuve. Mettre en dialogue les perspectives françaises et allemandes ne revient pas à gommer les différences culturelles, mais à souligner combien la tranchée constitue une matrice commune de vécus, de mémoire et de représentations. Cette approche comparative répond à un double enjeu : historique et mémoriel. Historique, car l’historiographie de la Grande Guerre a longtemps évolué dans des cadres nationaux, privilégiant les récits héroïques ou victimaires. Mémoriel, car, plus d’un siècle après, il est nécessaire de penser l’expérience du front comme une expérience transnationale, dont les héritages dépassent largement les frontières. Ce recueil souhaite restituer la diversité disciplinaire des approches. L’histoire militaire rencontre ici l’anthropologie, la littérature, l’archéologie, l’histoire de l’art et l’étude des mémoires. Cette pluralité reflète la complexité de l’objet « tranchée », espace matériel et symbolique à la fois. Au-delà de leur réalité physique et de leur fonction militaire, les tranchées doivent également être envisagées comme le lieu d’une expérience psychique extrême, qui confronte les combattants à un traumatisme souvent indicible. Cette violence vécue, inscrite dans les corps et les mémoires, se heurte fréquemment à l’impossibilité de la représenter pleinement. Ainsi, entre les témoignages fragmentaires, les images édulcorées et les récits héroïsés, se dessine une tension constante entre la brutalité de l’expérience vécue et les formes de son évitement collectif. Le déni, qu’il soit institutionnel, médiatique ou culturel, n’est pas seulement un refus de voir : il constitue aussi une stratégie de survie psychique et de cohésion sociale, qui contribue à façonner la mémoire de la guerre autant qu’il en occulte la vérité. C’est précisément dans cet écart entre l’expérience traumatique et ses représentations sourdes à la vérité que ce recueil trouve l’un de ses axes majeurs.

Pour explorer cette tension entre le vécu et sa mise à distance, cette publication se structure en deux grandes parties complémentaires. La première regroupe des contributions centrées sur le quotidien des combattants, analysant les dimensions psychiques, corporelles et émotionnelles de la vie dans les tranchées. Ces articles mettent en lumière la violence, les traumatismes accumulés et la manière dont ceux-ci se traduisent ou échouent à se traduire. La seconde partie s’intéresse aux mécanismes de déni et aux stratégies collectives d’occultation de la guerre : qu’il s’agisse de représentations médiatiques édulcorées ou de récits institutionnels, ces travaux interrogent les façons dont la mémoire de la guerre est construite, partiellement effacée ou transformée pour répondre à des impératifs psychiques et sociaux. Ces deux ensembles d’articles offrent un panorama riche et contrasté, révélant à la fois la profondeur de l’expérience traumatique et la complexité des processus de son effacement. Le recueil s’ouvre sur l’étude de Stéphanie Lemaire, Corps en crise, corps en commun : anthropologie relationnelle de la guerre de tranchées. L’auteur analyse l’épreuve corporelle comme élément central du quotidien du soldat. Les tranchées sont des lieux de souffrance physique – blessures, faim, froid – mais aussi des espaces de redéfinition des liens sociaux. Son approche, centrée sur les dynamiques relationnelles, vaut pour les soldats des deux camps, même si l’analyse repose sur des témoignages principalement français : l’exiguïté des abris, la dépendance mutuelle et la solidarité imposée engendraient des formes de communauté comparables de part et d’autre du front. Guillaume Doizy, dans Lucien Laby, un jeune médecin dessinateur « axonais » au cœur de la tranchée, explore le parcours singulier d’un jeune médecin mobilisé dès 1914, qui fit de ses carnets de guerre un espace d’écriture et de dessins au plus près de l’expérience du front. L’étude met en lumière les tensions entre ses récits écrits, marqués par la crudité de la violence, et ses représentations graphiques, souvent édulcorées, répondant autant à des attentes sociales qu’à une nécessité intime de survivre psychiquement dans l’univers traumatique des tranchées.

Thierry Wiart, dans Écourt Saint-Quentin, un village occupé à l’arrière des tranchées, déplace l’analyse vers l’espace civil. À travers le journal intime de Clémence Leroy, institutrice résistante et témoin obstinée de l’occupation allemande à Écourt Saint-Quentin, se dessine le portrait poignant d’un village de l’arrière-front, dans lequel coexistent tant bien que mal civils et soldats ennemis. De 1914 à 1918, le quotidien des habitants est rythmé par les réquisitions, les corvées humiliantes, les privations et le bruit sourd des canons qui grondent au loin. Les tranchées, bien que proches, restent un monde à part, dont la violence n’affleure qu’à travers les récits décousus des soldats cantonnés à l'arrière du front — odeurs de cadavres, obus qui déterrent les morts, peur panique des assauts. C’est par le son bien plus que par la vue que la guerre se manifeste : canonnades lointaines, cris des blessés dans l’église transformée en hôpital, vrombissement des avions qui s’affrontent dans le ciel. Écourt incarne ainsi ces villages de l’arrière, épargnés de la trop directe proximité des tranchées mais marqués par leur ombre funeste, ayant appris à survivre entre silence et résistance.

L’étude littéraire de Jean-Marie Blécot, La représentation des tranchées dans Le Feu d’Henri Barbusse et À l’Ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque, constitue un pivot comparatif central. À travers une lecture croisée des deux romans, l’auteur explore divers enjeux de la représentation littéraire des tranchées de la Première Guerre mondiale. Ces deux romans, nés de plumes d’anciens combattants, l’un français et l’autre allemand, dépeignent avec une force brute et poignante l’enfer du front. Barbusse, dans l’urgence et la furie du conflit encore en cours, dresse une chronique naturaliste et collective de la boue, de la faim et de l’épuisement, dans laquelle la fraternité des hommes est l’unique rempart contre l’absurdité meurtrière. Remarque, avec le recul de l’après-guerre, adopte une voix plus intime et mélancolique pour raconter la déshumanisation d’une jeunesse sacrifiée, dont l’identité se dissout dans l’horreur des tranchées. Malgré leurs différences de style et de contexte, les deux auteurs convergent dans une même dénonciation de la barbarie guerrière, de l’hypocrisie des discours patriotiques et de l’abîme qui sépare le front de l’arrière. Leurs récits, portés par une écriture tour à tour crue, lyrique ou sobre, transcendent les nationalités pour ériger un mémorial littéraire universel à une génération perdue, et font entendre, par-delà les années, un même et puissant cri pacifiste.

À cette confrontation répond la réflexion de Michel Magniez dans son article « Les cicatrices de la terre : symboliques de la tranchée chez Stefan Zweig ». L’auteur explore la manière dont l’écrivain autrichien, bien que n’ayant pas combattu au front, a fait de la tranchée un symbole littéraire et philosophique puissant, à la fois lieu de l’horreur absolue et source paradoxale d’espoir. Chez Zweig, la tranchée incarne d’abord l’abîme de la Grande Guerre : elle surgit dans ses fictions, sa correspondance et ses journaux comme une évocation elliptique de la souffrance, de la boue, de la mort anonyme et de l’oubli — une blessure ouverte dans le paysage et dans l’âme des hommes. Pourtant, ce motif funèbre se métamorphose sous sa plume en une métaphore de la résilience. La tranchée incarne alors le support d’une réflexion sur la paix, la réconciliation et la force créatrice de l’esprit. Elle inspire aussi l’idée d’une « tranchée intellectuelle », ce front pacifiste et européen que Zweig appelle de ses vœux aux côtés de l’écrivain engagé Romain Rolland et d’autres penseurs. Enfin, dans sa lecture du Feu de Barbusse, Zweig salue la capacité de la littérature à dire la vérité crue des tranchées tout en élevant le débat vers une fraternité universelle. Ainsi, chez Stefan Zweig, la tranchée dépasse sa réalité historique pour se muer en une image ambivalente et profonde : celle de la folie meurtrière des hommes, mais aussi celle de leur obstination à croire en la vie, en la culture, et en la possibilité du dialogue par-delà les ruines.

 La seconde contribution de Stéphanie Lemaire propose une lecture critique de l’ouvrage La Camaraderie au front (1914-1918) d’Alexandre Lafon. À travers un riche corpus (archives militaires, correspondances, journaux de tranchées, presse, iconographie), l’historien montre que la camaraderie est à la fois une ressource vitale pour les soldats, une construction institutionnelle et un mythe mobilisateur relayé par les médias et prolongé dans l’après-guerre. La recension souligne la fécondité de cette approche, tout en pointant ses limites, notamment le recours privilégié aux sources officielles au détriment des voix dissidentes. Elle éclaire ainsi la camaraderie comme expérience vécue, représentation culturelle et héritage mémoriel. Enfin dans Images de la tranchée en 14/18 : déni, aveuglement ou bourrage de crâne ? Guillaume Doizy interroge la représentation des tranchées dans la presse et les médias populaires de l’époque. Dès les premiers mois du conflit, les images — qu’elles soient photographiques, documentaires ou satiriques — s’emploient à construire un récit édulcoré de la réalité du front. Les tranchées y sont dépeintes comme des espaces propres, organisés, voire confortables, dans lesquels le soldat évolue dans une camaraderie joyeuse, bien loin de l’enfer boueux, sanglant et traumatisant qu’elles incarnaient véritablement. Cette vision aseptisée, portée par des artistes et journalistes restés à l’arrière, répond à une double nécessité : soutenir le moral des civils et des combattants, et servir l’effort de propagande en valorisant son camp tout en ridiculisant l’ennemi. L’humour, la caricature et le dessin de presse participent activement à cette entreprise de déréalisation, créant un décalage saisissant avec les témoignages écrits et les photographies non publiées. Peu à peu, malgré une timide évolution vers plus de réalisme — évoquant la boue, le froid ou les rats —, l’image demeure incapable de montrer l’industrialisation de la mort et de la violence de masse. Loin de constituer un simple déni, cette imagerie fut un instrument délibéré de mobilisation des consciences, une illusion collective orchestrée par les élites médiatiques et culturelles pour faire accepter l’inacceptable et maintenir coûte que coûte l’unité d’une nation en guerre.  

 Ainsi, ce recueil propose un double mouvement : montrer la tranchée dans toute la richesse et la diversité des approches disciplinaires et, simultanément, faire dialoguer les expériences françaises et allemandes. Cette perspective comparée permet de dépasser la vision strictement nationale pour restituer une histoire partagée, faite de souffrances communes, de représentations parallèles et de mémoires entrecroisées. Plus d’un siècle après le premier grand cataclysme mondial, cette démarche contribue non seulement à approfondir la compréhension de la guerre, mais aussi à nourrir un dialogue européen indispensable sur ce que fut, dans sa matérialité et sa symbolique, cette faillite de l’humanité que constitue la guerre.

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